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EUROPE : « LA SÉCHERESSE NE PROVOQUERA PAS DE PÉNURIE, MAIS ELLE FERA MONTER LES PRIX »

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ENTRETIEN — Oleg Nesterenko analyse les conséquences de la sécheresse historique qui frappe l’agriculture européenne

Alors que l’Europe fait face à une sécheresse historique et à de nouvelles inquiétudes sur ses récoltes, les conséquences pourraient largement dépasser les frontières de l’Union européenne. Prix alimentaires, céréales, disparition des petites exploitations, poids des grands négociants mondiaux, accord UE-Mercosur et efficacité des aides publiques : Oleg Nesterenko livre son analyse de la crise agricole européenne. Pour le président du CCIE, spécialiste de la Russie, de la CEI et de l’Afrique subsaharienne, l’Europe ne devrait pas connaître de pénurie alimentaire majeure. En revanche, la pression sur les prix et la fragilisation des petites exploitations pourraient s’accentuer.

RussAfrik reprend cet entretien accordé initialement au média russe Politnavigator, dans une présentation éditoriale adaptée.


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RussAfrik : Oleg Nesterenko, comment la mauvaise récolte actuelle affectera-t-elle les prix des denrées alimentaires dans l’Union européenne et dans le monde ?

Oleg Nesterenko : Il convient de rappeler que l’UE figure parmi les leaders mondiaux du secteur agro-industriel, aux côtés de la Chine et des États-Unis, et qu’elle représente entre 10 et 15 % de la production agricole mondiale.

Au sein de l’Union, la France constitue la première puissance agricole, avec 17 à 18 % de la production agricole européenne, suivie de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne.

Quiconque a survolé la France — je l’ai fait moi-même pour la dernière fois avant-hier — n’a aperçu, depuis le hublot, que peu de choses hormis des étendues de champs se déployant jusqu’à l’horizon.

Au-delà de son statut de leader mondial dans le secteur agricole, l’UE est également le premier exportateur mondial de produits agricoles.

En conséquence, le bilan final de la récolte européenne de 2026 influencera proportionnellement et inévitablement les prix alimentaires mondiaux.

Toutefois, la formation des prix sur le marché international ne dépend pas exclusivement du volume ou de la qualité de la récolte. De nombreux facteurs, invisibles à l’œil nu, gouvernent directement la fixation des prix dans le secteur agroalimentaire.

Prenons l’exemple du marché céréalier. Celui-ci ne dépend pas uniquement des rendements agricoles, eux-mêmes fortement tributaires des conditions météorologiques, mais également de la demande mondiale, de la situation géopolitique dans les pays producteurs, de la logistique, des coûts de l’énergie et des capacités de stockage.

Il convient de souligner que chacun de ces éléments, à l’exception de la météo, se prête à des manipulations substantielles de la part des principaux intéressés.

Et quels sont ces principaux intéressés ? Seulement cinq sociétés contrôlent, selon moi, environ neuf dixièmes du marché mondial des céréales, y compris le transport et l’entreposage des grains : les américaines Cargill, ADM et Bunge, le groupe franco-suisse Louis Dreyfus et le conglomérat anglo-suisse Glencore.

Ce sont ces « cinq fantastiques », pour l’essentiel, et non une mauvaise récolte ponctuelle, qui déterminent le prix d’une baguette de pain de demain sur le marché mondial.


RussAfrik : Une pénurie de certaines catégories de produits alimentaires est-elle à craindre dans les magasins européens ?

Oleg Nesterenko : Non. Il ne faut pas s’attendre à un déficit grave. Une telle éventualité est quasi impossible par définition.

De même que la nature, le modèle commercial capitaliste ne tolère pas le vide. En l’absence de récolte locale, la substitution s’opère quasi mécaniquement par l’importation des denrées manquantes, conformément à la loi de l’offre et de la demande.

Même en période normale, un pays comme la France, dont le territoire est pourtant densément parsemé de vignobles, voit ses métropoles et sa capitale s’approvisionner notamment en raisins importés de régions éloignées du monde, telles que le Chili et l’Afrique du Sud. Les raisins du Chili peuvent même être moins chers que ceux provenant de villages voisins.

L’impact prévisible d’un choc agricole se manifestera donc non par une rupture d’approvisionnement, mais par une hausse tarifaire ciblée sur certaines catégories de produits.

Aucune pénurie significative n’est à redouter ; c’est surtout une volatilité des prix qu’il faut prévoir.


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RussAfrik : Quelle est la probabilité d’une vague de faillites parmi les agriculteurs européens ?

Oleg Nesterenko : Plus qu’une série de défaillances conjoncturelles, nous assistons à la destruction massive et systématique des petites exploitations agricoles au sein de l’Union européenne. Et cela dure depuis très longtemps.

Les mauvaises récoltes ne constituent ni le facteur unique, ni même le facteur principal de ce phénomène.

Ne serait-ce qu’au cours des dix dernières années, près de trois millions d’exploitations agricoles ont disparu du paysage européen.

En France, le secteur agro-industriel n’emploie aujourd’hui que 2 % de la population active, contre 0,8 % en Belgique. Les relevés concordants indiquent qu’entre 800 et 1 000 petites exploitations françaises disparaissent chaque mois.


RussAfrik : Comment expliquez-vous cette tendance structurelle ?

Oleg Nesterenko : Elle est enracinée dans la politique agricole européenne et, bien sûr, française.

Plusieurs facteurs majeurs peuvent être identifiés.

Premièrement, la réglementation des activités agricoles est devenue intolérable, avec une pression administrative écrasante.

Deuxièmement, il y a la hausse des coûts de revient : le prix du carburant et de l’électricité augmente régulièrement, sans baisse significative.

Troisièmement, il y a la concurrence internationale croissante.

L’Union européenne et le Mercosur ont signé un accord de libre-échange qui prévoit notamment l’entrée en franchise de droits de douane de produits agricoles latino-américains sur le territoire européen.

Le simple fait qu’une telle initiative émane des autorités européennes en dit long. Cet accord est, dans son essence, un arrêt de mort pour des dizaines, voire des centaines de milliers de fermes familiales.

Contrairement aux grands groupes agro-industriels, les petits exploitants agricoles ne peuvent tout simplement pas faire face à une telle pression et à une telle tension.

Il faut également que cela soit clair : les terres des fermiers qui disparaissent sont loin de devenir des prairies sauvages et des contrées en fleurs.

Je laisse à vos lecteurs le soin de deviner qui rachète ces terres et qui exerce une pression sur la politique agricole, aussi bien au niveau des autorités de l’Union européenne que des gouvernements nationaux.


RussAfrik : Quelle est, selon vous, l’efficacité des mesures actuelles de soutien financier aux agriculteurs mises en place par l’Union européenne ?

Oleg Nesterenko : Il faut rappeler que les subventions agricoles de l’Union européenne constituent la première ligne de dépenses de son budget, absorbant environ un tiers de ses ressources financières.

C’est une part du gâteau très juteuse.

Mais il faut bien distinguer cette manne financière structurelle des mesures d’urgence destinées à répondre aux difficultés que les agriculteurs traversent actuellement.

Les subventions européennes représentent avant tout un soutien permanent à un secteur agricole qui, malgré son poids économique considérable, reste profondément handicapé.

Si les subventions européennes destinées à l’agriculture étaient supprimées du jour au lendemain, une partie considérable du secteur agricole de l’UE cesserait tout simplement d’exister.

Les dégâts économiques au sein de l’Union européenne provoqués par la sécheresse historique de cet été sont estimés dans une fourchette comprise entre 160 et 200 milliards d’euros.

Face à une telle ampleur, les paiements européens destinés aux exploitations touchées ne représenteraient que quelques dizaines de millions d’euros : une somme totalement dérisoire au regard des pertes subies.

Rien qu’en France, selon le ministère de l’Agriculture, entre 30 000 et 35 000 exploitations agricoles seraient aujourd’hui au bord de la faillite.

Le gouvernement d’Emmanuel Macron a promis plusieurs centaines de millions d’euros d’aides, un allègement temporaire de certaines contraintes administratives et réglementaires, ainsi que la poursuite du soutien au carburant agricole.

Mais, là encore, le problème est celui de l’échelle. Pour simplement éviter un effondrement du secteur, l’agriculture française aurait besoin, selon les estimations sérieuses, d’une injection pouvant atteindre 4,5 milliards d’euros.

Les mesures de soutien aux agriculteurs mises en œuvre par l’Union européenne et les gouvernements des États membres ne sont, à mes yeux, que de « l’hypnose gitane ».

Aujourd’hui, afin que les agriculteurs ne disparaissent pas littéralement, les autorités publiques leur jettent un os sous la forme d’un soutien financier minimal.

Et demain, ces mêmes autorités ratifieront l’accord avec le Mercosur, et ceux qu’elles prétendent sauver aujourd’hui seront sacrifiés demain dans les coulisses. SECHERESSE EU – FR.docxDOCX


Oleg Nesterenko

Président du CCIE
Spécialiste de la Russie, de la CEI et de l’Afrique subsaharienne

Correspondant.

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