RUSSAFRIK — ÉDITORIAL
En promettant la rupture, Ousmane Sonko avait érigé la transparence en principe absolu. Les révélations entourant l’utilisation de crédits placés sous l’autorité de la Primature exposent désormais l’ancien chef du gouvernement à ses propres exigences. Face à cette tempête, Bassirou Diomaye Faye doit défendre l’État sans céder à la vengeance politique.
La politique sénégalaise vient d’entrer dans une phase où les paroles anciennes reviennent demander des comptes à ceux qui les ont prononcées.
Pendant des années, Ousmane Sonko a dénoncé les fonds politiques, les dépenses insuffisamment contrôlées et les privilèges attachés au pouvoir. Cette posture avait contribué à forger son image : celle d’un opposant inflexible, déterminé à rompre avec les pratiques qu’il associait à l’ancien système.
Mais lorsqu’un responsable transforme la transparence en étendard, il accepte nécessairement d’être jugé selon cette même exigence.
1,77 milliard de FCFA au cœur des interrogations
Ousmane Sonko a reconnu l’existence d’une enveloppe de 1,77 milliard de FCFA et présenté une ventilation des dépenses engagées sous son autorité à la Primature.
Selon ses explications, quelque 940,56 millions auraient été consacrés à l’acquisition de véhicules, 300 millions à la remise aux normes du building administratif, 87 millions à une évaluation du programme de gestion des inondations et 100 millions aux activités de commémoration du massacre de Thiaroye.
Ces explications ont le mérite d’exister. Elles ne ferment cependant pas le débat.
Elles l’ouvrent.
La question centrale n’est pas seulement de savoir si les dépenses ont été effectuées. Il faut déterminer sur quelle base budgétaire elles ont été imputées, quelle était leur finalité exacte et si elles correspondaient à la destination des crédits concernés.
L’achat de véhicules et la rénovation de locaux peuvent répondre à des besoins administratifs réels. Mais lorsqu’ils sont financés au moyen d’une enveloppe associée, dans le débat public, au Programme de gestion de la paix en Casamance, le gouvernement comme le Parlement ont le devoir d’en démontrer clairement la pertinence.
La République ne doit ni condamner sur la base de rumeurs, ni accepter que l’argument du secret ferme toute possibilité de contrôle.
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Sonko rattrapé par la radicalité de ses propres promesses
Le problème est d’abord politique.
Celui qui avait promis de mettre fin aux fonds politiques doit aujourd’hui expliquer pourquoi il a utilisé des crédits bénéficiant, selon les dispositions invoquées dans cette controverse, d’un régime particulièrement souple en matière de justification.
Le débat ne doit donc pas être réduit à une querelle personnelle entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye. Il concerne la valeur de la parole publique.
Peut-on dénoncer un mécanisme lorsqu’on se trouve dans l’opposition, puis invoquer sa légalité lorsqu’on accède au pouvoir ?
Peut-on présenter l’opacité comme un scandale chez ses adversaires et comme une nécessité administrative lorsqu’elle apparaît dans son propre bilan ?
Cette contradiction mérite une réponse documentée. Non des invectives, mais des factures, des décisions d’affectation, des procès-verbaux et, si nécessaire, un audit indépendant.
Diomaye ne doit protéger ni un camp ni un homme, mais la République
Bassirou Diomaye Faye se trouve désormais devant une responsabilité historique.
Il ne doit pas répondre à la violence verbale par une violence institutionnelle. Il ne doit pas davantage laisser prospérer l’idée que la fonction présidentielle pourrait être publiquement affaiblie par des affrontements personnels permanents.
Son rôle n’est pas de protéger son image. Il est de protéger la continuité de l’État.
Le président doit donc imposer une règle simple : toute dépense publique contestée doit pouvoir être examinée dans le respect de la loi, quel que soit le responsable concerné.
Cette exigence doit s’appliquer aux anciens gouvernements, à l’actuel exécutif, à la Présidence, à la Primature et à toutes les institutions disposant de crédits spéciaux.
C’est ainsi que Diomaye peut incarner une rupture véritable : non en organisant une chasse politique, mais en établissant une transparence qui ne choisit pas ses cibles.
L’Assemblée ne peut devenir une arme de revanche
La rupture politique entre Diomaye et Sonko a installé une confrontation dangereuse au sommet de l’État. Pastef conserve une force parlementaire considérable, tandis que Kiiraay cherche à construire autour du chef de l’État une nouvelle majorité politique.
Mais contrairement à une rumeur abondamment relayée, le départ de 50 députés de Pastef vers Kiiraay n’est pas établi. Les informations disponibles ne faisaient alors état que de deux prises de distance.
Cette rectification est essentielle. Une stratégie présidentielle sérieuse ne peut reposer sur des chiffres imaginaires.
L’Assemblée nationale doit contrôler le gouvernement et débattre de ses projets. Elle ne saurait toutefois devenir l’instrument d’un règlement de comptes entre anciens alliés. Si chaque initiative présidentielle est systématiquement combattue pour atteindre personnellement Diomaye, le Parlement cessera progressivement d’être un contre-pouvoir pour devenir un champ de représailles.
Inversement, critiquer ou rejeter un texte ne constitue pas automatiquement un sabotage. La majorité parlementaire conserve son autonomie constitutionnelle.
La véritable question sera donc celle de la méthode : les textes sont-ils examinés selon leur intérêt national ou selon l’identité de celui qui les propose ?
Dissoudre l’Assemblée : une possibilité constitutionnelle, pas une annonce
Certains annoncent déjà une dissolution pour le 2 décembre. D’autres avancent le 10 décembre.
À ce jour, ces dates relèvent de la spéculation politique.
L’article 87 de la Constitution permet au président de la République, après avoir recueilli l’avis du Premier ministre et celui du président de l’Assemblée nationale, de prononcer la dissolution par décret. Mais cette dissolution ne peut intervenir pendant les deux premières années de la législature.
Le pouvoir de dissolution existe donc. Son exercice ne doit cependant jamais être présenté comme une punition infligée à un adversaire.
Si Bassirou Diomaye Faye devait un jour y recourir, il lui faudrait expliquer au peuple pourquoi le fonctionnement normal des institutions serait devenu impossible et pourquoi de nouvelles élections seraient nécessaires.
La dissolution ne devrait être ni un coup de colère ni une opération de sauvetage personnel. Elle devrait demeurer un arbitrage démocratique rendu au peuple sénégalais.
Ni impunité pour Sonko, ni justice de circonstance
Les affirmations selon lesquelles Ousmane Sonko irait nécessairement en prison après une dissolution sont irresponsables en l’absence de procédure judiciaire connue conduisant à cette conclusion.
La justice ne doit pas être annoncée sur les réseaux sociaux avant d’être rendue dans les tribunaux.
De même, qualifier sans preuve la vente de cartes de membre de « blanchiment d’argent » franchit une ligne dangereuse. Une accusation pénale exige des éléments matériels, une enquête financière et l’intervention des autorités compétentes.
On peut combattre politiquement Sonko sans lui inventer des condamnations.
On peut soutenir Diomaye sans réclamer l’emprisonnement de ses adversaires.
C’est précisément cette retenue qui distingue la République de la vengeance.

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Le moment de vérité
Ousmane Sonko doit répondre aux interrogations sur les fonds utilisés sous son autorité. Il doit expliquer la relation entre leur destination juridique et les dépenses qu’il a lui-même présentées.
Bassirou Diomaye Faye, pour sa part, doit garantir que cette recherche de vérité ne deviendra pas une campagne de persécution.
Entre les deux hommes, le Sénégal ne doit pas choisir un culte de personnalité. Il doit choisir ses institutions.
Si Sonko veut continuer à donner des leçons de transparence, il doit accepter d’appliquer cette transparence à sa propre gestion.
Si Diomaye veut incarner la République, il doit défendre l’autorité de l’État sans s’affranchir de l’État de droit.
Le véritable enjeu dépasse leurs ambitions respectives : il consiste à savoir si le Sénégal sera gouverné par des règles communes ou paralysé par la guerre de deux anciens alliés.
Et sur ce terrain, Bassirou Diomaye Faye dispose d’une occasion historique : prouver que le calme présidentiel n’est pas une faiblesse, mais la discipline nécessaire pour replacer la République au-dessus des hommes.
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