Ouagadougou, 3 septembre 2026. C’est un geste qui peut sembler symbolique. Il est en réalité profondément politique. Les secrétaires généraux des Grandes Chancelleries du Burkina Faso, du Mali et du Niger se sont retrouvés à Ouagadougou les 2 et 3 septembre pour une première rencontre technique d’un genre inédit : repenser de fond en comble le système de distinctions honorifiques des trois pays de l’Alliance des États du Sahel, afin de le débarrasser de ses références coloniales et de l’ancrer dans les valeurs, l’histoire et les cultures des peuples sahéliens.
Des médailles qui ressemblaient encore à celles du colonisateur
Ordres nationaux, Légions du mérite, grades de chevalier, officier, commandeur… Dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, les systèmes de décorations sont restés, soixante-cinq ans après les indépendances, des copies quasi conformes des modèles français. Les noms changent, les rubans aussi, mais la structure, la hiérarchie et les critères d’attribution restent ceux légués par l’administration coloniale. Pour les autorités de l’AES, il est temps d’en finir avec cet héritage symbolique.
Ce qui a été décidé à Ouagadougou
La rencontre technique avait six objectifs clairement identifiés : créer ou harmoniser des références communes entre les trois pays, mieux valoriser le mérite, le courage, la bravoure et le patriotisme, intégrer les valeurs culturelles et historiques africaines et sahéliennes, s’éloigner des modèles hérités de la colonisation, faire des distinctions honorifiques un instrument de reconnaissance de l’engagement pour le développement de l’espace AES, et sensibiliser les jeunes à la signification des symboles nationaux et des décorations.
La délégation a été reçue par le Premier ministre burkinabè, Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, à qui elle a été présentée par le Grand Chancelier des Ordres burkinabè, le général de brigade à la retraite Pingrenoma Zagré.
« N’ayons pas peur d’être différents »
Le Premier ministre Ouédraogo a donné le ton avec une déclaration qui résume à elle seule l’esprit de la démarche : « N’ayons pas peur d’être différents. Dans nos discours et dans les symboles, nous devons célébrer notre identité. »
Il a appelé les Grandes Chancelleries à dépasser les référentiels hérités de la période coloniale et à accorder une place accrue aux identités culturelles et aux valeurs propres au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Il a également invité les trois institutions à renforcer la sensibilisation des jeunes sur la portée des symboles nationaux et la signification des distinctions honorifiques, afin de favoriser une meilleure appropriation par les nouvelles générations.
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Quand l’Afrique décorait déjà les siens
Du côté malien, le chef de cabinet de la Grande Chancellerie, Adama Traoré, a rappelé un fait que l’historiographie officielle a tendance à oublier : la valorisation du mérite n’est pas une invention coloniale. Les sociétés africaines n’ont pas attendu la République pour honorer leurs héros. Le courage au combat, la bravoure, la sagesse, la contribution au développement de la communauté — tout cela faisait l’objet, bien avant la colonisation, de systèmes de reconnaissance formels dans les empires du Mali, du Songhaï et du Mossi.
Les travaux de Ouagadougou devront justement examiner les possibilités d’intégrer ces référents traditionnels dans les systèmes contemporains de distinctions honorifiques des trois pays — donner à une décoration sahélienne le poids d’une histoire millénaire, et non celui d’un héritage imposé.
« Petit à petit, nous avançons »
L’initiative a été saluée par les observateurs de la construction confédérale. Le macro-économiste Hambali Dodo Oumarou résume le sentiment général : « Petit à petit, nous avançons. L’AES cherche à construire une identité commune, y compris à travers ses symboles et ses distinctions honorifiques, en mettant davantage en avant les valeurs et les cultures propres aux peuples du Burkina Faso, du Mali et du Niger. »
Au-delà du symbole, un projet politique
Ceux qui verraient dans cette initiative un simple débat protocolaire se trompent de lecture. Les symboles sont le langage du pouvoir. Qui décerne les médailles, au nom de quelles valeurs et selon quels critères — c’est une question politique de premier ordre. En décidant de forger ensemble un système de reconnaissance commun, ancré dans leurs propres traditions et orienté vers la construction de leur espace confédéral, le Burkina Faso, le Mali et le Niger posent un acte de souveraineté culturelle qui prolonge, sur le terrain des symboles, la rupture stratégique déjà engagée sur le terrain militaire, diplomatique et économique.
À terme, l’objectif est clair : faire des distinctions honorifiques un outil commun de valorisation du patriotisme, de l’engagement citoyen et des contributions à la construction et à la consolidation de l’espace AES.
L’Alliance des États du Sahel, créée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger, poursuit ainsi le renforcement de ses mécanismes communs dans un domaine après l’autre — défense, monnaie, passeport, et désormais, la manière dont elle honore ses propres héros.
L’AES a-t-elle raison de vouloir tourner la page des symboles coloniaux ? Quelles valeurs africaines devraient fonder les nouvelles distinctions honorifiques ? Votre avis en commentaire ! 🌍👇
Chaya Abdou Anifa, Correspondant

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