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ECONOMIE

Le Franc CFA doit CFACER, suite et Fin

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Lionel Zinsou, économiste, banquier d’affaires et ex-premier ministre du Bénin.

LUDOVIC MARIN / AFP
Le franc CFA est vu comme une «valeur refuge», appuient nombre d’experts. Les acteurs économiques, familles, entreprises… achètent des bons du trésor, investissent, commercent en franc CFA. «Pas une ménagère, pas un commerçant se dit: “Il faut que je me débarrasse de ma monnaie et que j’achète des biens”. Ce qui explique à l’inverse qu’à Lagos (Nigeria) ou Luanda (Angola) l’immobilier soit très cher. Le fait qu’il n’y ait pas dans la zone franc de multiples taux témoigne de cette confiance», détaille Lionel Zinsou. Les sociétés étrangères n’ont pas de problème de rapatriement comme cela a été récemment le cas au Nigeria. Les voisins, Ghanéens ou Nigérians, l’utilisent pour protéger leur épargne. «Le franc CFA a plusieurs vertus économiques, sur la stabilité des prix et la confiance des investisseurs, confirme Abou Kane. Concernant la crédibilité de la politique monétaire, les pays sont soumis à une discipline collective, une centralisation des réserves de change qui peuvent protéger certains pays en difficulté.» Avec un bémol, reconnaît-il: l’arrimage à l’euro et le durcissement monétaire ont un effet pervers» sur le financement de l’économie avec des taux de crédits très élevés, de 18% à 20%. Porte-voix de la sortie du franc CFA, l’économiste Kako Nubukpo, commissaire à l’Uemoa au nom du Togo, critique la politique monétaire dont le seul objectif est la lutte contre l’inflation. «Il faudrait intégrer l’emploi, à l’exemple de la Banque d’Angleterre qui le mentionne explicitement. C’est un défi majeur alors que la population double tous les vingt-cinq ans.»

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Le vent de rébellion porté par cette jeunesse souffle surtout sur l’Afrique de l’Ouest. Les appels au changement se font plus discrets en Afrique centrale. «Cette zone est plus fragile, a moins de réserves, certains pays comme le Tchad et la République centrafricaine sont en mauvaise posture. Ils sont très dépendants des exportations d’hydrocarbures libellées en dollars», explicite Dominique Fruchter, spécialiste de l’Afrique chez l’assureur-crédit Coface. À l’inverse, l’Afrique de l’Ouest est plus dynamique avec la locomotive ivoirienne, qui pèse 40 % de l’Uemoa. Des économies comme le Bénin et le Sénégal sont aussi plus diversifiées. La perspective pour Dakar de dégager des recettes pétrolières lui donne des ailes. Dans ses dernières prises de parole, le président sénégalais a dit privilégier la voie collective pour sortir du franc CFA, n’envisageant qu’en dernier recours la création d’une monnaie nationale.

Premier scénario assez hypothétique: celui d’un changement à l’échelle de la Cedeao, qui compte huit monnaies différentes et s’est fixé l’objectif d’une devise commune. La réforme de 2019 prévoyait la disparition du franc CFA et la création de l’eco. «Cette monnaie verra le jour en 2020», avait alors annoncé Emmanuel Macron. La crise de Covid l’a mis à mal. Reporté au mieux à 2027, il se heurte à divers obstacles. «Les critères de convergence seront difficiles à respecter. Les pays n’ont pas les mêmes modèles et stades de développement et les comptes publics sont très disparates», explique Dominique Fruchter. Autre risque, le poids écrasant du géant nigérian avec ses 220 millions d’habitants – il couvre 66 % du PIB de la Cedeao; sa production, fondée sur le pétrole, équivaut à 3,5 fois celle de l’Uemoa. Le Nigeria n’est du reste pas très allant et voudrait passer en change flexible.

 

Le franc CFA est bien trop fort pour le monde rural par rapport à ce qui est produit au quotidien
Kako Nubukpo, économiste et commissaire à l’Uemoa au nom du Togo
La question est sensible. Les voix opposées au franc CFA estiment que sa valeur trop élevée a maintenu les pays sur l’exploitation des matières premières au détriment d’une diversification et industrialisation. «Pouvoir importer avec une monnaie forte n’incite pas à développer un appareil productif», résume l’économiste de Coface. C’est le cas par exemple sur la filière du riz, si cruciale pour la souveraineté alimentaire. Différentes études, du FMI et de la Ferdi (Fondation pour les études et recherches sur le développement international), ne concluent pourtant pas à une surévaluation. La croissance dynamique de l’Uemoa ces dernières années dément la critique, souligne de son côté Lionel Zinsou. Et les économies voisines hors zone franc ne sont pas plus diversifiées. «Le franc CFA est bien trop fort pour le monde rural par rapport à ce qui est produit au quotidien, argumente à l’opposé Kako Nubukpo. Il existe une forme de dualité entre cette économie agricole et le reste de l’activité, plutôt urbaine et connectée à l’Occident où le franc CFA est valorisé.»

Autre controverse, le franc CFA pousserait les échanges commerciaux avec la zone euro. Là encore, il y a débat. Outre qu’il favorise le commerce intrarégional, pointe le banquier d’affaires, force est de constater que la Chine est le premier partenaire de l’Uemoa et que les émergents investissent de plus en plus, en particulier dans les zones économiques spéciales comme celle de Cotonou. «Les intérêts français qui seraient protégés par le franc CFA sont ailleurs, en Égypte, en Afrique du Sud, au Mozambique», argue-t-il.

Le précédent malien d’une sortie du CFA

L’option unilatérale d’une monnaie nationale comme l’envisage Dakar est jugée risquée. «Très risquée même, ponctue Abou Kane, pour un pays qui n’en a jamais eu l’expérience. Il faut convaincre les investisseurs et la population de la stabilité de la nouvelle monnaie.» Il faut instaurer une législation financière, fabriquer des billets et surtout instaurer une confiance. Le pays doit avoir suffisamment de réserves de change, or le Sénégal est encore un gros importateur. Le Mali en a fait l’expérience: après avoir abandonné le franc CFA en 1962 suite à son indépendance, subissant une forte inflation, il l’a repris en 1984. «Actuellement, au sein de l’Uemoa, le niveau des réserves de change frôle la zone rouge, couvrant à peine quatre mois d’importation», ajoute-t-il. Les pays, en particulier dans le Sahel, importent beaucoup de matières premières libellées en dollars, dont une dépréciation renchérirait le coût.

L’économiste sénégalais est le premier à plaider pour une réforme, pour des raisons à la fois politiques et économiques. Il existe un plan B – des notes techniques ont été remontées aux ministres – d’une réforme au sein de l’Uemoa. Avec changement de nom et indexation sur un panier de devises, les plus utilisées dans les échanges. «Cela permettrait d’avoir une monnaie un peu moins forte et de gagner en compétitivité même si le critère prix n’est pas le seul facteur. Il faut en parallèle mener des réformes structurelles», justifie Abou Kane. «Cela enverrait le signal qu’on n’est plus lié à la France tout en gardant les fondamentaux: la confiance et la crédibilité de politique monétaire. Cela montrera à tout le monde qu’on est souverain et qu’on prend notre destin en main!» Cela ne se fera pas sans la volonté d’Abidjan et de Dakar. «Ils ont le plus de légitimité, déjà de par leur poids économique. Le gouverneur de la BCEAO est toujours ivoirien, et le siège de la banque centrale est à Dakar», souligne Kako Nubukpo. C’est aussi crucial, estime-t-il, d’engager la discussion avec la Cedeao. «C’est une affaire de puissance politique : est-ce que les quinze pays peuvent avoir un destin commun? Il existe un risque de désintégration de l’Uemoa à cause des trois pays du Sahel…»

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