Alors que plusieurs pays africains transforment leur or en recettes, en réserves et en puissance économique, le Cameroun semble regarder une grande partie de sa richesse aurifère quitter silencieusement son territoire.
En 2025, le Ghana a atteint une production record estimée à environ 6 millions d’onces d’or, soit près de 187 tonnes, selon les données provisoires de la Ghana Chamber of Mines. La même année, le Burkina Faso aurait dépassé 94 tonnes, tandis que la production totale du Mali s’est établie autour de 48,2 tonnes.
À côté de ces performances, les chiffres camerounais soulèvent une question aussi simple que préoccupante :
Où passe l’or du Cameroun ?
Une précision indispensable sur les chiffres
Contrairement à certaines publications circulant sur les réseaux sociaux, il n’est pas exact d’affirmer que le Cameroun n’aurait « produit que 12 kg d’or ».
Le problème est en réalité beaucoup plus grave.
Selon les données mises en lumière par l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives, le Cameroun a officiellement déclaré une production d’environ 953 kg d’or en 2023, mais seulement 22,3 kg ont été enregistrés par les douanes comme exportations officielles.
Pendant la même période, les Émirats arabes unis ont déclaré avoir importé plus de 15 tonnes d’or en provenance du Cameroun.
Autrement dit, les statistiques des Émirats indiquent près de 700 fois plus d’or camerounais que les exportations officiellement enregistrées au Cameroun. ITIE
Sur la période allant de 2021 à 2025, les autorités minières camerounaises ont également indiqué qu’environ 44 tonnes d’or attribuées au Cameroun apparaissaient dans les statistiques des Émirats arabes unis, contre seulement 148 kg officiellement déclarés à l’exportation.
Ce n’est donc pas que le Cameroun ne produit pas d’or.
C’est que le pays ne parvient manifestement pas à enregistrer, contrôler et capter une grande partie de l’or extrait sur son propre territoire.
Ghana, Burkina Faso, Mali : des modèles différents, une même volonté
| Pays | Production d’or annoncée en 2025 | Observation |
|---|---|---|
| Ghana | Environ 187 tonnes | Production record, forte contribution du secteur artisanal |
| Burkina Faso | Environ 94 tonnes | Formalisation accrue de la production artisanale |
| Mali | Environ 48,2 tonnes | Baisse liée notamment aux tensions avec certains opérateurs |
| Cameroun | Chiffre national difficile à établir | Écart massif entre données locales et importations étrangères |
Les méthodologies ne sont pas nécessairement identiques. Production industrielle, production artisanale, exportations et achats publics ne doivent pas être confondus. Mais la différence fondamentale demeure : les pays ouest-africains disposent de chaînes minières plus structurées, de grandes exploitations industrielles et de mécanismes plus visibles de collecte et de commercialisation.
Le Ghana, en particulier, a renforcé la centralisation du commerce de l’or artisanal à travers le Ghana Gold Board, ou GoldBod. Durant les cinq premiers mois de 2025, cette structure avait déjà contribué à formaliser environ 55,7 tonnes d’exportations d’or artisanal, pour une valeur proche de 5 milliards de dollars.
Les réformes, la hausse du cours de l’or et la formalisation du secteur artisanal ont ensuite porté la production ghanéenne à un niveau record en 2025.
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Attention au chiffre de 20,2 milliards de dollars
Les 20,2 milliards de dollars mentionnés dans le rapport sur le Ghana correspondent à la valeur des exportations ou recettes d’exportation de l’or, et non à une somme directement encaissée par le Trésor public ghanéen.
L’État ne conserve pas toute cette valeur. Il en capte une partie par :
- les impôts ;
- les redevances minières ;
- les dividendes ;
- les participations publiques ;
- les droits et prélèvements ;
- les achats destinés aux réserves nationales ;
- les devises rapatriées dans l’économie.
Cette distinction est essentielle pour ne pas transformer une performance commerciale nationale en fausse recette budgétaire.
Qu’est-ce qui ne va pas au Cameroun ?
1. Une production largement artisanale et informelle
Une grande partie de l’or camerounais provient de petites exploitations artisanales ou semi-mécanisées, notamment dans les régions de l’Est et de l’Adamaoua.
Lorsque les orpailleurs ne disposent pas de comptoirs officiels accessibles, de prix compétitifs et de procédures simples, ils vendent naturellement aux acheteurs informels qui paient immédiatement, souvent en espèces.
L’or quitte alors le site sans facture, sans certificat d’origine, sans déclaration fiscale et parfois sans aucune trace administrative.
2. Des circuits parallèles d’achat et d’exportation
Entre la mine artisanale et l’exportation, plusieurs intermédiaires peuvent intervenir :
- collecteurs locaux ;
- négociants non agréés ;
- sociétés-écrans ;
- acheteurs étrangers ;
- réseaux transfrontaliers ;
- exportateurs utilisant de fausses origines.
L’or peut également quitter le Cameroun par un pays voisin avant d’être expédié vers Dubaï. Dans d’autres situations, un pays d’importation peut attribuer au Cameroun de l’or simplement expédié depuis son territoire.
Ce dernier élément impose une vérification statistique approfondie. Mais il ne suffit pas à expliquer un écart de plusieurs dizaines de tonnes.
3. Un contrôle insuffisant des sites miniers
L’État ne semble pas encore disposer d’une visibilité complète et quotidienne sur :
- les sites actifs ;
- les personnes qui les exploitent ;
- les équipements présents ;
- les volumes extraits ;
- les acheteurs ;
- les quantités transportées ;
- la destination finale de l’or.
Sans pesée certifiée au point de production et sans registre numérique national, les déclarations reposent largement sur les informations communiquées par les opérateurs eux-mêmes.
4. Une traçabilité fragmentée
Les administrations chargées des mines, des douanes, des impôts, de la sécurité, des collectivités locales et du commerce extérieur ne disposent pas toujours d’un système d’information unifié.
Un permis peut exister dans une administration, une production être déclarée ailleurs, un laissez-passer être délivré séparément et l’exportation apparaître dans un autre système.
Cette fragmentation crée des angles morts propices à la fraude.
5. L’absence d’une filière industrielle suffisamment structurée
Le Ghana, le Burkina Faso et le Mali abritent plusieurs grandes mines industrielles capables de mesurer, certifier et publier leur production.
Le Cameroun possède un potentiel aurifère important, mais il demeure faiblement transformé en véritables projets miniers industriels. Les difficultés comprennent :
- l’insuffisance des études géologiques certifiées ;
- le financement limité de l’exploration ;
- l’insécurité juridique perçue par certains investisseurs ;
- les lenteurs administratives ;
- l’accès difficile à l’énergie et aux infrastructures ;
- la prédominance de permis peu ou mal exploités.
Un pays peut posséder beaucoup d’or dans son sous-sol sans disposer d’une industrie capable de le produire légalement à grande échelle.
6. Une gouvernance qui doit être interrogée
Un écart entre 148 kg officiellement exportés et environ 44 tonnes enregistrées à l’étranger ne peut pas être considéré comme une simple erreur comptable.
Il exige de déterminer :
- qui a extrait cet or ;
- qui l’a acheté ;
- comment il a quitté le territoire ;
- quelles autorisations ont été utilisées ;
- par quels itinéraires il a circulé ;
- quelles taxes n’ont pas été acquittées ;
- et quelles responsabilités administratives ou privées sont engagées.
Il serait imprudent d’accuser sans enquête des responsables particuliers. Mais il serait tout aussi irresponsable de réduire une telle anomalie à un simple problème statistique.
Une perte potentiellement colossale
Les autorités camerounaises estiment que les exportations non déclarées pourraient avoir occasionné environ 577 milliards de FCFA de pertes fiscales et économiques entre 2021 et 2025.
Ce montant doit être interprété avec précaution : il ne correspond pas nécessairement à des recettes fiscales certaines qui auraient automatiquement été encaissées. Il traduit plutôt l’ampleur potentielle de la valeur échappant au circuit officiel.
Pendant ce temps, le pays finance difficilement :
- les hôpitaux ;
- les écoles ;
- les routes ;
- l’électricité ;
- l’accès à l’eau ;
- la formation des jeunes ;
- la modernisation de son administration.
Le Cameroun n’est donc peut-être pas pauvre en ressources. Il est surtout insuffisamment organisé pour transformer certaines de ses ressources en prospérité publique.
Ce que le Cameroun devrait faire maintenant
Créer un comptoir national de l’or réellement opérationnel
L’État, à travers la SONAMINES, devrait garantir l’achat de l’or artisanal à un prix proche du cours international, avec paiement rapide et procédures simples.
Si le circuit officiel paie moins cher, plus lentement ou exige trop de formalités, les producteurs continueront à vendre aux réseaux parallèles.
Imposer la traçabilité numérique de chaque gramme
Chaque lot devrait recevoir dès son premier achat :
- un identifiant unique ;
- l’identité du producteur ;
- le site d’extraction ;
- le poids certifié ;
- la teneur ;
- l’identité de l’acheteur ;
- les taxes acquittées ;
- son historique de transport ;
- sa destination finale.
Une technologie de registre distribué ou une blockchain autorisée pourrait garantir l’intégrité de cet historique. Mais la technologie ne remplacera jamais les contrôles physiques, les laboratoires et la volonté politique.
Connecter mines, douanes, impôts et banques
Aucune exportation ne devrait être autorisée sans rapprochement automatique entre :
- l’origine du lot ;
- le permis d’exploitation ;
- la déclaration de production ;
- le certificat d’analyse ;
- le paiement fiscal ;
- l’autorisation d’exportation ;
- le rapatriement des devises.
Construire un laboratoire national de référence
Le Cameroun doit pouvoir déterminer localement la pureté et la valeur de son or, délivrer des certificats reconnus et développer progressivement le raffinage national.
Exporter une matière première non transformée revient à abandonner une partie de sa valeur ajoutée.
Publier un tableau de bord mensuel
Les citoyens devraient connaître :
- la production déclarée ;
- les achats effectués par la SONAMINES ;
- les exportations officielles ;
- les recettes fiscales ;
- les saisies ;
- les permis actifs ;
- les principaux pays destinataires ;
- les écarts constatés avec les statistiques étrangères.
La transparence ne fragilise pas un État. Elle fragilise les réseaux qui prospèrent dans l’opacité.
Le Cameroun doit choisir
Le Ghana n’est pas exempt de contrebande, de corruption ou de destruction environnementale liée à l’orpaillage illégal. Son modèle ne doit donc pas être copié sans discernement.
Mais il montre qu’un État peut décider de mieux formaliser son secteur artisanal, centraliser les achats, rapatrier les devises et transformer l’or en instrument de politique économique.
Le problème camerounais n’est pas simplement de produire moins que le Ghana.
Le véritable scandale est qu’une quantité considérable d’or attribuée au Cameroun apparaît dans les statistiques d’autres pays sans apparaître correctement dans celles du Cameroun.
Quand 22,3 kg sortent officiellement d’un pays, mais que plus de 15 tonnes arrivent officiellement chez son partenaire commercial, ce n’est plus un écart : c’est une alarme nationale.
Le Cameroun doit désormais décider si son or continuera à enrichir silencieusement les circuits parallèles ou s’il deviendra enfin un véritable instrument de développement, de souveraineté et de prospérité collective.
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